Sabio Tarot · Histoire et curiosités
Ce que nous savons des premiers manuels de jeu de tarot

Une carte conservée nous montre une image et son matériau. Un manuel de règles nous rapproche de ce que les personnes faisaient avec les cartes. Les deux sources sont nécessaires, mais elles ne disent pas la même chose. Dans le catalogue de la Bibliothèque nationale de France figure un imprimé intitulé Règles du jeu des Tarots, attribué à Michel de Marolles et publié à Nevers vers 1637 selon la notice. Il compte huit pages et est conservé dans une unité de manuscrits avec une addition manuscrite postérieure. Ces seules données permettent déjà une affirmation importante : il existait un texte consacré à expliquer le jeu de tarot dans un lieu et à une date précise. Elles n’autorisent pas à reconstruire toutes les règles de tous les siècles précédents.
La notice BnF classe le document sous « Tarot (jeu) ». Ce libellé nous oriente vers une pratique ludique, non vers un manuel de cartomancie. La BnF elle-même rappelle que le tarot de Marseille a eu une fonction de jeu avant d’acquérir un profil divinatoire postérieur. Si quelqu’un cherche sur Google « comment on tirait les cartes en 1637 » et arrive à cet opuscule, il doit savoir que « règles du jeu » ne signifie pas « instructions pour deviner ». Le titre de la source est le premier avertissement.
Une notice bibliographique n’équivaut pas à lire tout l’opuscule
Le catalogue offre un titre, un auteur attribué, un lieu, une date proposée, une étendue, une note d’addition et une localisation. Il ne présente pas dans son résumé toutes les règles une par une. C’est pourquoi cet article n’invente ni mouvements, ni scores, ni nombre de joueurs de l’opuscule. Pour décrire une règle précise, il faudrait consulter le texte complet dans un accès autorisé ou une étude qui le transcrive avec une localisation vérifiable. Les sources secondaires peuvent aider à l’interpréter, mais elles doivent être distinguées du document original.
Cette limite enseigne une méthode. Vérifiez d’abord que le document existe et quelle est son édition. Ensuite, vérifiez s’il existe une numérisation lisible. Si vous ne disposez que d’une notice, vous pouvez écrire « la BnF catalogue un imprimé de règles de 1637 » ; vous ne pouvez pas écrire « la page quatre ordonne de jouer de telle manière » sans l’avoir vue. Une description honnête d’une source partielle vaut mieux qu’un résumé fictif d’un texte que personne n’a ouvert.
Date de publication et époque du jeu de cartes
L’imprimé de 1637 appartient au XVIIe siècle. Les cartes Visconti-Sforza conservées par la Morgan sont du XVe siècle. Il y a presque deux cents ans entre les contextes. Même si les deux se rapportent au tarot comme jeu, il ne s’ensuit pas que chaque règle de Marolles reproduise littéralement la manière de jouer d’un milieu milanais ancien. Le Metropolitan Museum of Art considère que le tarot participait à des jeux de levées et que certaines règles ont pu conserver une continuité, mais il reconnaît aussi des variations. La prudence est nécessaire lorsque nous relions un document tardif à une pièce antérieure.
La même chose vaut à l’intérieur d’une seule époque. Un opuscule écrit à Nevers peut décrire une pratique locale ou une forme que son auteur connaissait. Il ne prouve pas que toutes les tables françaises jouaient de manière identique. Dans une explication historique, il faut toujours maintenir le lieu et la date : « dans le texte catalogué de Marolles », non « dans le tarot ancien » comme bloc universel. Pourquoi l’ordre des triomphes variait développe les conséquences de cette diversité.
Que devrait-on chercher dans un manuel ?
Si le texte est disponible, lisez d’abord comment il définit le jeu : nombre de cartes, couleurs, triomphes et carte spéciale. Identifiez ensuite la séquence de la partie : distribution, obligation de suivre la couleur, rôle des triomphes, levées et score. Notez les mots originaux avant de les traduire. Certains termes de jeu n’ont pas d’équivalent exact en français actuel. Enfin, notez si le texte présente des règles alternatives ou des exceptions. Un manuel qui offre des variantes ne devrait pas être résumé comme une unique norme fixe.
Remarquez aussi ce qui n’apparaît pas. Qu’un manuel de jeu ne mentionne pas la divination ne prouve pas que personne ne pratiquait de lecture dans la même ville ; cela empêche en revanche d’utiliser ce manuel comme source directe pour une technique de lecture. Si les instructions portent sur la manière de gagner des levées, ne les transformez pas en positions d’un tirage. Pour documenter la cartomancie, il faut chercher des textes et des objets de cet usage, avec leurs propres dates.
L’addition manuscrite est une autre couche temporelle
La notice BnF mentionne une addition manuscrite d’Aug. Dupuy. Le registre ne nous permet pas, à lui seul, d’attribuer son contenu à Marolles ni de lui attribuer la même date qu’à l’imprimé. Une annotation postérieure peut éclairer, corriger ou commenter le texte. L’objet qui parvient à la bibliothèque est donc plus que les huit pages originales : il a une biographie matérielle. Une photographie ou un fac-similé devrait distinguer l’impression et la main ajoutée. Le principe vaut pour les jeux de cartes comportant des inscriptions postérieures de lecture : l’intervention ne change pas rétrospectivement la finalité de fabrication.
Le guide comment lire un catalogue de cartes à jouer applique cette même séparation aux notices de cartes. Une note au verso, un cachet ou un nom copié peuvent appartenir à des temps différents. Les manuels accumulent eux aussi des couches lorsqu’ils sont réédités, reliés ou annotés.
Une comparaison utile avec un manuel moderne
Ouvrez un guide actuel de tarot et regardez ce qu’il promet : lecture symbolique, tirages, significations par carte et conseils pour formuler des questions. Regardez maintenant la notice de l’imprimé de 1637 : Règles du jeu des Tarots. La différence de titre et de classification montre déjà que nous ne devons pas prendre le manuel ancien comme précédent direct d’un guide actuel de cartomancie. Les deux textes parlent de cartes, mais ils répondent à des intentions de lecteur différentes. L’histoire du tarot inclut cette transformation des usages, non une tradition identique qui passerait intacte de l’un à l’autre.
Si vous voulez étudier le jeu par intérêt historique, ne commencez pas par attribuer à chaque figure son sens ésotérique moderne. Apprenez d’abord la structure des couleurs, des triomphes et du Fou documentée par les musées. Cherchez ensuite des sources de règles lisibles et comparez-les. Si vous voulez apprendre à lire les cartes aujourd’hui, utilisez une méthode actuelle et expliquez qu’elle est actuelle. Les deux voies sont légitimes si elles n’échangent pas les preuves.
Ce que nous pouvons affirmer et ce qui reste ouvert
Nous pouvons affirmer que la BnF conserve et catalogue un imprimé de règles de tarot de 1637, attribué à Michel de Marolles, de huit pages, avec une addition manuscrite. Nous pouvons le situer dans l’histoire du jeu. Nous ne pouvons pas l’appeler sans plus « le premier manuel de tarot du monde » à partir de cette notice, car cette priorité exige une comparaison exhaustive de documents. Nous ne pouvons pas non plus extraire ses règles concrètes sans lire le texte. La recherche gagne en crédibilité lorsqu’elle laisse ces limites visibles.
L’opuscule est une invitation à regarder le tarot comme une pratique sociale. Les cartes n’étaient pas seulement des images à collectionner ou des symboles à interpréter : elles ordonnaient aussi les tours, les mises, les levées et les conversations autour d’une table. Un manuel préserve une partie de ces actions. Le lire avec sa date, son lieu et son objectif nous rapproche de cette vie historique sans inventer une continuité parfaite avec nos tirages.
Sources consultées
- BnF, Règles du jeu des Tarots, notice cb33577078q. Notice de l’imprimé de 1637, étendue, auteur attribué et addition manuscrite. Aucune transcription du contenu interne n’a été utilisée.
- The Metropolitan Museum of Art, « Before Fortune-Telling ». Contexte du tarot comme jeu de levées et variations.
- BnF, « Un tarot qui rebat les cartes ». Cadre de l’usage ludique d’un tarot de Marseille ancien.