Sabio Tarot · Histoire et curiosités
Cartes à jouer peintes et cartes à jouer imprimées : ce qui change dans l’histoire du tarot

Deux cartes à jouer peuvent représenter une figure semblable et être parvenues entre nos mains par des chemins matériels très différents. L’une a été peinte individuellement ; une autre est sortie d’une matrice capable de répéter des contours ; une troisième a reçu sa couleur après l’impression. Savoir comment une image a été produite aide à comprendre pourquoi il existe des variantes, pourquoi certaines pièces sont uniques et pourquoi une date ou une signature imprimée peut se répéter sur des exemplaires postérieurs. Il ne faut pas réduire l’histoire du tarot à un simple passage de l’artisanat de luxe à une fabrication uniforme : les techniques ont coexisté et les objets conservés appartiennent à des contextes distincts.
L’exposition The World in Play du Metropolitan Museum of Art présente des cartes à jouer de luxe européennes peintes et d’autres gravées. Toutes ne sont pas des tarots : certaines servent précisément à comparer des techniques de cartes à jouer contemporaines sans présupposer qu’elles suivaient les règles et la structure du tarot. La Morgan Library & Museum catalogue les cartes Visconti-Sforza comme des pièces peintes d’un ensemble historique italien. La Bibliothèque nationale de France décrit un tarot de Marseille associé à Conver comme gravé sur bois et colorié au pochoir. Ces trois références suffisent pour observer quelque chose de fondamental : « carte de tarot » décrit une famille culturelle de jeux et de jeux de cartes, non une unique manière de fabriquer chaque exemplaire.
La carte peinte : une œuvre individuelle au sein d’une série

Peindre à la main permet d’introduire des différences de trait, de pigment ou de finition entre les cartes. Cela n’implique pas que chaque scène ait été inventée sans modèle. Un atelier peut répéter un dessin et plusieurs personnes peuvent intervenir dans une même série. L’attribution artistique est donc une tâche de comparaison et de documentation, non une signature automatique qui se transmettrait par le simple fait d’appartenir à l’ensemble. Dans les cartes conservées par la Morgan, le catalogue propose des datations et des attributions liées à l’entourage Visconti-Sforza. Si une carte ou un groupe présente des caractéristiques différentes, cette différence doit être décrite avant d’attribuer toutes les images à une seule main.
Une carte de luxe conservée en bon état ne représente pas non plus, à elle seule, la manière habituelle de jouer de toute une ville. Le Met signale que ses cartes à jouer de commande étaient des objets exceptionnels et que certaines n’étaient probablement pas destinées à une partie ordinaire. La survie de ces pièces riches peut fausser notre imagination : nous voyons beaucoup de ce que quelqu’un a jugé digne d’être conservé et moins de ce qui a été usé dans un usage courant. Avant d’affirmer que « ainsi étaient les premiers tarots », il faut distinguer l’exemple documenté de la généralisation.
La matrice imprimée : répéter ne signifie pas produire des copies identiques

Une image gravée permet d’imprimer plusieurs fois le même dessin de lignes. La notice de la BnF décrit la technique du tarot attribué à Conver comme « gravure sur bois coloriée au pochoir » : gravure sur bois avec couleur appliquée au pochoir. Le contour reproductible et la phase de couleur sont des opérations distinctes. Selon l’exemplaire, il peut exister des variations de repérage, d’intensité ou d’usure. L’existence d’une matrice ne transforme pas chaque carte en un duplicata parfait et ne garantit pas que tous les tirages aient été réalisés la même année.
Le Met documente, dans son exposition, des cartes à jouer réalisées par gravure sur cuivre par le dit Maître des cartes à jouer au XVe siècle. Ces cartes ne forment pas un jeu de tarot, mais elles montrent une alternative imprimée à la peinture individuelle et aident à comprendre ce que signifie produire des images à partir d’une planche. La source observe même que certaines figures pouvaient être combinées avec des signes de couleur séparés. Il convient de conserver cette étiquette : comparaison technique entre cartes à jouer historiques, non preuve que le tarot Visconti-Sforza ait été imprimé par cette méthode.
Colorier après impression
La couleur d’une carte imprimée peut avoir été appliquée après le contour, à la main ou au moyen de pochoirs. « Imprimé » n’équivaut pas à « sans intervention manuelle ». La description même de la BnF du jeu Conver combine gravure sur bois et couleur au pochoir. Lorsque nous comparons deux exemplaires, une différence de ton pourrait provenir de la couleur appliquée, de la conservation, d’une photographie numérique ou d’une édition différente. L’observation visuelle seule ne permet pas de choisir une cause. Chercher la notice technique du catalogue est la première étape.
Ce détail importe lorsqu’on parle de symbolisme. Si une édition moderne assombrit un bleu ou réinterprète un rouge, nous ne devrions pas déclarer que cette teinte exacte était l’intention d’un imprimeur historique. Même dans des objets anciens, un exemplaire peut avoir vieilli ou reçu des interventions. Une lecture contemporaine peut utiliser la couleur qu’elle voit dans son jeu ; l’histoire de la fabrication exige d’identifier quel exemplaire, quelle technique et quelle couche d’intervention nous interprétons.
Ce qui change pour le lecteur qui compare des jeux de cartes
D’abord, la question de l’attribution change. Dans une peinture individuelle, nous pouvons étudier la main, l’atelier et le mécénat. Dans une impression, nous nous interrogeons aussi sur la matrice, l’imprimeur, la mise en couleur et d’éventuelles rééditions. Ensuite, la question de la date change. Un modèle peut être antérieur à l’exemplaire que nous avons sous les yeux, et une date gravée peut se perpétuer lorsqu’un dessin est réutilisé ou copié. Troisièmement, la question de la variation change. Deux cartes imprimées avec la même scène peuvent différer par la couleur, l’état ou le tirage ; deux cartes peintes au sein du même ensemble peuvent aussi différer par l’intervention artistique.
La catégorie « original » doit être précisée dans chaque cas. Une carte manuscrite conservée est l’objet original de sa production ; un exemplaire imprimé ancien peut aussi être un original historique de son tirage. Une photo de l’un ou de l’autre est une reproduction. Un jeu moderne qui réimprime ses images est une autre édition. Une nouvelle carte dessinée pour combler un manque est une reconstruction ou une recréation éditoriale. Ces mots n’ordonnent pas les objets selon une valeur affective ; ils expliquent quelle preuve chacun apporte.
Un exercice comparatif avec trois notices
Ouvrez une notice de l’ensemble Visconti-Sforza de la Morgan, la notice de la BnF du tarot Conver et l’exposition du Met. Dans un tableau personnel, notez la date proposée par chaque institution, la technique, les dimensions, le nombre de pièces décrites et le type d’objet. Écrivez dans la dernière colonne « ce que cela ne démontre pas » : une peinture ne prouve pas un usage divinatoire précoce ; une impression ne prouve pas une distribution massive sans données de tirage ; une notice de cartes à jouer non tarot ne prouve pas une règle du jeu de tarot. Cette dernière colonne est la défense contre les conclusions rapides.
Si vous trouvez sur Internet la même image recadrée et coloriée autrement, revenez à la notice institutionnelle. Demandez s’il s’agit d’une numérisation de l’original, d’une planche de catalogue, d’une restauration, d’un fac-similé ou d’une réinterprétation. Le web permet de multiplier facilement les images ; c’est précisément pour cela que la provenance devient plus importante. Dans ce qu’un musée conserve lorsqu’il conserve une carte vous trouverez une méthode pour suivre ces données. Dans comment on identifie la date d’un jeu de cartes on explique pourquoi modèle et exemplaire ne partagent pas toujours la même date.
Une histoire de coexistence, non de substitution automatique
La comparaison montre des possibilités de fabrication, non une échelle où chaque technique supplante immédiatement la précédente. Il y a eu des commandes de luxe, des procédés d’impression et de mise en couleur, des rééditions et des collections postérieures. Pour parler d’un lieu ou d’un atelier précis, nous aurons besoin de ses objets et de ses documents. La question utile n’est pas « en quelle année le tarot est-il devenu imprimé ? », comme si cela s’était produit une seule fois partout. C’est « quelle technique documente cette carte, dans quel exemplaire et avec quelle date ? ».
Cette précision rend plus intéressant le fait de regarder un jeu actuel. Son design peut s’inspirer d’une carte peinte, d’un imprimé colorié ou d’un mélange créé des siècles plus tard. Si vous l’utilisez pour tirer les cartes, observez ce que vous avez devant vous. Si vous décrivez l’histoire de son image, suivez la chaîne des originaux, des copies et des décisions éditoriales. Une même figure peut les relier sans les rendre matériellement identiques.
Sources consultées
- The Metropolitan Museum of Art, The World in Play: Luxury Cards, 1430–1540. Comparaison de cartes à jouer peintes et gravées ; plusieurs exemples ne sont pas des tarots et sont traités comme tels.
- The Morgan Library & Museum, cartes Visconti-Sforza. Catalogue de pièces peintes, provenance et attributions.
- Bibliothèque nationale de France, jeu de tarot associé à Conver. Notice matérielle qui enregistre une gravure sur bois et une mise en couleur au pochoir.