Sabio Tarot · Histoire et curiosités
Comment identifier la date d’un jeu de tarot historique

Une carte ancienne porte « 1760 ». On pourrait croire le travail terminé : il suffirait de recopier l’année dans la légende. Mais une date visible peut renvoyer à un modèle, à une matrice, à une signature, à un événement mémorisé ou à une impression qui a continué d’être utilisée ensuite. La date de fabrication de l’exemplaire que l’on a sous les yeux est une autre question. L’histoire du tarot est remplie de rééditions et de copies ; apprendre à distinguer ces horloges évite des erreurs qui se répètent ensuite dans des fiches commerciales, des articles et sur les réseaux.
Le cas de Nicolas Conver est particulièrement instructif, car la Bibliothèque nationale de France conserve plusieurs notices liées et une notice d’autorité du cartier lui-même. Une notice de jeu porte la mention « N.as Conver 1760 ». Toutefois, la notice d’autorité de la BnF identifie Nicolas Conver avec les dates 1784–1833, documente son activité de fabricant à Marseille entre 1809 et 1833 et avertit que le tarot daté 1760 ne peut pas être attribué à un ancêtre ou à un homonyme simplement pour résoudre cet écart. Le nombre imprimé et la biographie du fabricant ne doivent pas être compressés dans la phrase « Nicolas Conver a publié cet exemplaire en 1760 ».
Quatre dates peuvent apparaître sur une même notice
La première est la date du modèle : le moment où a été conçue ou documentée une composition que d’autres éditions ont reprise. La deuxième est la date de production de l’exemplaire physique conservé. La troisième est la date d’une intervention postérieure, comme une note manuscrite, un timbre fiscal, une reliure ou une restauration. La quatrième est la date d’acquisition par une bibliothèque ou un musée. Toutes peuvent être vraies et renvoyer à des moments différents. Une cinquième, la date à laquelle une notice numérique a été mise à jour, ne parle que du registre catalographique.
La BnF catalogue une réédition moderne du modèle Conver, réalisée par A. Camoin entre 1890 et 1899, dont elle conserve cinquante-huit cartes et un étui. Le mot « réédition » avertit déjà que le modèle antérieur et l’objet conservé ont des histoires distinctes. Une autre notice du catalogue décrit un jeu basé sur Conver, fabriqué approximativement entre 1890 et 1900, qui porte « N.as Conver // 1760 » sur l’une des cartes, un timbre fiscal bleu de 1890 et des annotations divinatoires manuscrites ajoutées. C’est un exemple presque didactique de plusieurs temporalités présentes dans un même objet. Citer seulement le nombre 1760 effacerait au moins un siècle de son histoire matérielle.
Lire la phrase complète, pas seulement l’année
Dans une notice de catalogue, les mots qui entourent une date ont de la valeur. « Vers » exprime l’approximation ; « entre » indique un intervalle ; « modèle de » indique une relation avec une autre œuvre ; « édition » et « réédition » situent un objet dans une séquence. Un titre entre crochets peut avoir été attribué par l’institution pour décrire une pièce qui ne porte pas ce titre imprimé. En résumant la notice, conservez ces nuances : le nombre le plus ancien attire souvent l’attention, mais il peut ne dater que le modèle et non l’exemplaire conservé.
La notice de la Morgan Library & Museum sur les cartes Visconti-Sforza propose une datation approximative pour des pièces du XVe siècle et enregistre leur acquisition par Pierpont Morgan en 1911. La seconde date ne repousse pas la fabrication jusqu’au XXe siècle ; elle enregistre une étape de provenance. De même, le fait qu’une photographie numérique soit publiée aujourd’hui ne change pas la date du support original. Identifier l’horloge de chaque donnée semble élémentaire, mais beaucoup d’erreurs sur les cartes historiques naissent du fait qu’on les mélange.
Comment raisonner une datation quand il n’y a pas de jour exact
Les spécialistes croisent plusieurs indices. Une inscription peut orienter, mais il faut étudier si elle appartient à l’impression originale ou à une copie. La technique, le papier et le style peuvent être comparés à des pièces documentées. Les armoiries, marques de fabricant et timbres peuvent apporter des limites chronologiques, à condition d’identifier quand ils ont été ajoutés. L’histoire connue des propriétaires peut établir qu’un objet existait avant une certaine acquisition. Aucun indice isolé ne répond nécessairement à tout. La notice institutionnelle résume une recherche et signale généralement quand la date est estimée.
Le lecteur ordinaire n’a pas besoin de réaliser une analyse physique pour détecter une contradiction. Il suffit d’ouvrir deux sources. Si un objet semble « de 1760 » et que le fabricant identifié est né en 1784, ne résolvez pas le problème en inventant un autre Conver. Lisez la notice d’autorité et distinguez modèle, inscription et exemplaire. Il peut y avoir une incertitude sur le parcours exact de la matrice ou de la dénomination. Expliquez l’incertitude ; ne la comblez pas par une généalogie imaginaire. Ce cas montre pourquoi il convient de lier la notice concrète, plutôt que de répéter une date trouvée dans une boutique.
La date d’une carte n’est pas celle de tout un jeu
Un jeu peut réunir des cartes de moments différents : remplacements, pièces attribuées à un autre atelier ou cartes ajoutées pour compléter une série. La Morgan décrit des attributions complexes au sein des survivantes de l’ensemble Visconti-Sforza. Même si un catalogue propose une fourchette pour l’ensemble, nous ne devrions pas la transformer en date exacte pour chaque coup de pinceau. Si une édition actuelle reconstitue quatre cartes absentes, ces quatre images appartiennent à l’édition moderne, même si elles imitent un style ancien. L’article pourquoi des jeux incomplets survivent détaille cette différence.
Un timbre fiscal ne marque pas non plus nécessairement la naissance de toutes les cartes d’un jeu. Il peut être un indice sur la circulation ou sur une édition précise, dont la portée doit être vérifiée. Dans la notice Camoin avec annotations, le timbre bleu de 1890 coexiste avec la mention imprimée de 1760. La combinaison nous oblige à lire l’objet comme une accumulation de phases. Sans examen supplémentaire, il est préférable de dire « la BnF catalogue cet exemplaire entre 1890 et 1900 » que « la carte a été fabriquée exactement en 1890 parce qu’elle porte ce timbre ».
Un petit protocole pour dater sans exagérer
Premièrement, localisez la notice de l’institution qui conserve l’exemplaire et copiez son identifiant. Deuxièmement, notez séparément la date proposée par le catalogue, celle qui apparaît imprimée et toute date d’acquisition ou d’intervention. Troisièmement, vérifiez les mots d’attribution et la notice d’autorité du fabricant. Quatrièmement, si vous comparez deux jeux, vérifiez qu’il s’agit de deux objets et non de deux photographies d’une même réédition. Cinquièmement, écrivez une phrase avec le degré de certitude réel : « catalogue comme », « daté approximativement », « d’après le modèle de », « avec inscription de ». Cette syntaxe évite de promettre plus que ce que la source offre.
Le guide ce qu’un musée conserve lorsqu’il conserve une carte aide à lire support, provenance et numéro d’inventaire. La comparaison entre cartes à jouer peintes et imprimées distingue la date du modèle de la date de fabrication de l’exemplaire. Ce sont des questions liées, mais chacune exige ses propres preuves.
La récompense d’une date bien expliquée
Une chronologie soigneuse rend visibles les vies successives d’un jeu. Un dessin peut naître, être imprimé, circuler de nouveau, recevoir des notes et finir dans une collection publique. Cette séquence est plus riche qu’un nombre isolé. Pour qui lit le tarot aujourd’hui, la date historique ne détermine pas le sens d’une lecture. Pour qui écrit sur l’origine de ses images, elle détermine bel et bien ce qu’il peut affirmer. Un jeu qui porte « 1760 » peut être un excellent témoignage d’une édition postérieure qui a conservé cette mention ; le nommer ainsi ne lui retire pas son intérêt, cela lui rend son histoire.
Sources consultées
- BnF, notice d’autorité de Nicolas Conver. Biographie, activité 1809–1833 et avertissement sur la date 1760.
- BnF, jeu associé à Conver, cb43706229t. Description de l’objet et mention « N.as Conver 1760 ».
- BnF, réédition Camoin, cb409188518. Exemple catalogué entre 1890 et 1899.
- BnF, jeu Camoin basé sur Conver, cb40918777p. Exemple avec mention ancienne, timbre et annotations postérieures.
- The Morgan Library & Museum, cartes Visconti-Sforza. Contraste entre datation des pièces et acquisition en 1911.